Texte de Jérôme Valluy pour les blocages

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Texte de Jérôme Valluy pour les blocages

Message  Admin le Lun 3 Déc - 22:27

Le mouvement universitaire, les « blocages »
et les significations de l’antiblocage

Réponse à l’article « Blocages mortifères »
(Le Monde, 29.11.07) de Christophe RAMAUX (MdC économie Paris 1,
MATISSE) et à sa rediffusion par J.M. Monnier (PU économie Paris 1,
MATISSE) de la CGT Paris 1 sur la liste de diffusion interne [ENSP1]
des 2150 enseignants de l’université (doc. ci-dessous), liste réservée
à l’expression syndicale.


Par Jérôme Valluy (MdC science politique Paris 1)
02.12.2007

Contrairement à mes collègues « syndiqués » C. Ramaux (MdC économie
Paris 1 / MATISSE) et à J.M. Monnier (PU économie Paris 1, MATISSE) je
ne pense pas que la stigmatisation des actions de « blocage » des
universités par les étudiants soit le reflet de valeurs démocratiques.
En effet, la démocratie que nous connaissons aujourd’hui est le
résultat de plus de deux siècles de révolutions et de mobilisations
sociales qui ont exercé des contraintes sur la société pour la faire
progresser. Or le « blocage », sous des formes diverses et variées, à
toujours fait partie du répertoire d’action dans ces luttes
progressistes qui bénéficient aujourd’hui à tous : personne ne conteste
le principe des manifestations de rue qui pourtant, et inévitablement,
« bloquent » la circulation routière. De même, toute action de grève
dans la fonction publique a nécessairement pour effet de « bloquer »
l’accès des usagers à certains services publics (transports,
communication, écoles, etc.). Chaque fois que des enseignants font
grève ils réalisent un « blocage » en interdisant à la totalité de
leurs étudiants ou élèves de suivre des enseignements : peut-on
admettre ce pouvoir de blocage des enseignants et le refuser aux
étudiants ? La CGT et d’autres syndicats seraient-ils aujourd’hui
contre le droit de grève des enseignants ? Il serait très étonnant
qu’après avoir contribué au blocage du pays tout entier, au moment des
grèves dans les transports publics, des syndicats puisse répondre
positivement à ces deux questions. Si les réponses sont négatives, il
faut alors reconnaître que la stigmatisation, par certains collègues,
des « blocages » étudiants est, politiquement, de nature réactionnaire.

L’opinion publiée par Le Monde et rediffusée par la CGT
Paris 1
est d’autant plus séduisante pour les pouvoirs en place (le
gouvernement, les présidences d’université…) qu’elle se présente comme
une opinion de gauche voir d’extrême gauche, donc plus difficile à
rejeter par les étudiants. Pourtant, ils doivent savoir que c’est un
geste classique des anciens socialistes, communistes ou trotskystes,
faisant avancer aujourd’hui la deuxième moitié de leur carrière
universitaire, installés dans les institutions et ayant acquis des
positions de pouvoir dans l’appareil universitaire et/ou syndical, de
disqualifier toute forme d’opposition ou de perturbation au nom et à
l’aune des seules vraies luttes sociales qui sont celles auxquelles ils
ont participé dans leur jeunesse. Les collègues précités font ainsi de
leurs luttes de jeunesse à la fois un geste titanesque et un moment
irénique où la mobilisation sociale aurait pu se faire sans contraintes
ni violences, de manière intellectuelle et délibérative, portée par la
seule force argumentative des militants engagés. Non seulement cette
reconstruction de l’histoire des luttes étudiantes est sociologiquement
fausse (et pour tout dire d’une niaiserie pitoyable), mais elle est
aussi méprisante à l'égard des nouvelles générations d'étudiants.
Ceux-ci sont implicitement présentés comme des décérébrés incapables de
soutenir des débats de fond sur les enjeux politiques de la réforme
contestée, obnubilés par le « blocage » et incapables même de choisir
lucidement les moyens adéquats pour agir efficacement en fonction de la
conjoncture historique et politique dans laquelle ils se trouvent. Ce
discours d'anciens combattants revendiquant pour leur génération le
monopole de la science et de la vertu militantes et refusant aux
suivantes de choisir les moyens qu'elles jugent adaptées à leur
situation est une autre dimension de cette réaction « de gauche ».

Il y a enfin dans cette position « antiblocages » et dans celle qui
s’exprime minoritairement dans les AG en faveur d’une discussion
immédiate sur les futurs statuts des universités – ce qui reviendrait
implicitement à accepter le cadre juridique de la loi LRU et à
proclamer ainsi l’échec du mouvement demandant son abrogation – un
diagnostic erroné sur le déroulement de ce mouvement universitaire. Il
est vrai que certaines universités sont bloquées depuis près de cinq
semaines et que certains collègues syndiqués ont pu se sentir isolés
durant cette première phase du mouvement… jusqu’à considérer
aujourd’hui que le mouvement est achevé au double sens du terme. Cette
analyse ne tient pas compte de la structure des opportunités politiques
qui s’offre au mouvement et qui évolue avec lui, semaine après semaine
: durant cette première phase de cinq / six semaines, le mouvement a
subit une conjonction de facteurs défavorables dont certains
disparaissent depuis quelques jours : · la grève des transports
paralysait les déplacements nécessaires au développement du mouvement
notamment dans les grandes villes ; · les luttes sociales dans d'autres
secteurs (régimes spéciaux, fonction publique,…) ont détourné les
regards du monde universitaire ; · l'inféodation officielle des mass
médias au pouvoir exécutif et au vœux du Président de la République de
ne pas relayer les protestations étudiantes, a exclu le mouvement de
toute médiatisation objective ; · les intérêts électoraux à court terme
du parti socialiste, jouant sa survie dans les prochaines élections
municipales, l'ont amené à se positionner contre le mouvement et a
entraîner ceux qui sont aujourd'hui dépendants de lui ou qui veulent
faire carrière chez lui, notamment l’UNEF ; · la réforme favorisant
une sorte de bonapartisme de gouvernance des universités au profit des
Présidents et, indirectement, des mandarins qui pourront composer avec
eux font de ces acteurs les fers de lance du gouvernement dans la
répression des oppositions à cette réforme… ceci souvent, dans les AG,
en l’absence des plus gradés d’entre nous : les « Professeurs
d’Université » (PU) dont les fins de carrières sont moins menacées et
qui laissent les étudiants, Doctorants, ATER, Moniteurs et Maîtres de
conférences assumer l’essentiel de la mobilisation pour défendre une
conception de l’université dont les PU ont pourtant eux-mêmes bénéficié
depuis des décennies.

Pour l'ensemble de ces raisons, les enseignants et les lycéens ont
tardé à se mobiliser et ne le font que depuis cette semaine… et cela
grâce aux blocages étudiants qui ont permis de maintenir le mouvement
jusqu’à aujourd’hui. Une nouvelle phase du mouvement commence. La
paralysie du mouvement par la grève des transports disparaît cette
semaine, notamment depuis le 26 novembre. Les blocages étudiants ont
forcé les enseignants à s’informer sur cette loi et ses conséquences,
ce qui explique la tenue des premières assemblées générales
d’enseignants le mardi 27 novembre et la première réunion
interuniversitaire d’enseignants à Jussieu le jeudi 29 novembre.
L’embargo médiatique décrété par le gouvernement commence à être
légèrement contrebalancé par les médias libres de l’Internet qui,
depuis le début de la semaine, organisent la diffusion des informations
que les télévisions, la presse nationale et régionale refusent de
publier. Les mass-médias étrangers, qui ne dépendant pas du
gouvernement français, commencent aussi, en faisant simplement leur
travail, à compenser la subordination politique des médias français. On
peut donc considérer que le mouvement universitaire est entré cette
semaine dans une seconde phase de son déroulement : c’est peut être là
son véritablement commencement marqué par l’engagement croissant des
enseignants et par celui des lycéens. Si ces deux engagements se
confirment la semaine prochaine (3 - 7 décembre 2007), le mouvement
peut atteindre son objectif d’abrogation de la loi LRU par suspension
de sa mise en œuvre et d’ouverture d’un chantier national pour une
autre réforme, progressiste, de l’université.

Il reste néanmoins un facteur incertain dans cette configuration : le
comportement des enseignants syndiqués et / ou les plus gradés,
c'est-à-dire de ceux qui participent avec le plus de privilèges, d’une
manière ou d’une autre, au système de gouvernance interne à
l’université, (surtout si ce système se transforme dans le sens de la
loi LRU). Selon qu’ils s’aligneront sur l’orientation du gouvernement
et des présidents d’université ou qu’ils rejoindront les lycéens,
étudiants et enseignants mobilisés, ils pèseront – au moins dans une
certaine mesure – sur l’issue du mouvement. A cet égard les
focalisations de certains sur la levée des blocages étudiants
ressemblent, dans ce contexte sensible de démarrage (en deuxième
phase), à une entreprise de casse symbolique et politique de la même
nature que l’appel aux forces de l’ordre contre les étudiants. De même
la précipitation à vouloir négocier les statuts d’université avant que
les pouvoirs en place n’aient été contraints à reculer par un rapport
de forces ressemble à certaines stratégies syndicales déjà observées,
ces dernières semaines, au bénéfice de quelques dirigeants
professionnels de syndicats et aux détriments des mouvements sociaux.
Cependant, ces catégories de personnels sont quantitativement
minoritaires dans le monde universitaire : la quasi-totalité des
enseignants précaires et peu gradés sont statutairement menacés par
cette réforme, et une grande partie des plus gradés le sont aussi
lorsque leur spécialité pédagogique et scientifique ne relève pas des
critères de financement politiquement favorisés par le gouvernement. On
peut donc penser que la mobilisation enseignante va se prolonger dans
la dynamique impulsée par les étudiants (http://www.sud-etudiant.org/),
certains syndicats enseignants (http://actu.fsu.fr/), les collectifs «
Sauvons la recherche » (http://www.sauvonslarecherche.fr/) et « Sauvons
l’université » (http://www.sauvonsluniversite.com/).


Jérôme VALLUY
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